ÉPISODE 9 : le paradoxe

Je suis un paradoxe, un concept, une idée. Une petite chose insignifiante qui vraisemblablement n’a pas le droit de se plaindre. Un état second. Voilà dans quel tourbillon je plonge, sans le vouloir.

Je suis une façade, un mur, une vitrine. Un petit sourire espiègle et gracile qui cache la plus grande des rancœurs. Un état de mort cérébrale. Voilà la profondeur du néant dans laquelle je suis perdue, sans le savoir.

***

Le matin sifflote son air printanier avec une candeur perceptible et pleine de légèreté. A cette heure avancée de la matinée, je me réveille, doucement, au son mélodieux et tellement rare de quelques oisillons. Ma tototte branlante vissée dans le fond de ma gorge, mon ours en peluche Tartine et Chocolat coincé sous mon aisselle, mon pantalon de pyjama remontant de façon désagréable sur mes mollets (Dieu, que ça m’agace !), je regarde les yeux empâtés, le monde qui m’entoure. Dans les draps de soie rose qui habillent le lit immense de la chambre à coucher, ceux-là même que je partageais il y a encore quelques heures avec mes parents, j’ai l’air d’une vieille poupée de chiffon que l’on a malmenée et déchirée, encore et encore. Les cheveux en bataille, l’œil inlassablement mouillé, je hurle à pleins poumons pour alerter tout l’univers que la Petite Princesse désire, immédiatement cela va de soi, son chocolat chaud sans grumeaux.

Elle chante. Oui, ce matin, Marie fredonne. Elle sourit. Comme si de rien n’était. Comme une maman normale, nichée dans un quotidien normal, avec une famille normale. Elle aussi est un paradoxe à deux pattes. Elle a une capacité folle à faire volte-face en un battement de cils, comme si les anges et les démons cohabitaient dangereusement en elle. Elle me prend dans ses bras. Avec tout l’amour et toute la tendresse qu’une mère peut ressentir pour son enfant. Elle sent bon le Chanel N°5 qu’elle ne quitte pas ces derniers temps. Celle qui m’est parfois étrangère, redevient tout à coup une source d’apaisement, délicieuse et enveloppante, charmeuse et rassurante.

Aujourd’hui, pas d’école. Encore une fois. A-t-elle conscience que je suis épuisée ou a-t-elle tout simplement la cagnardise de devoir affronter le monde réel, je ne le saurais jamais.

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Hier encore, j’étais une moins que rien. Une voix muette que l’on n’écoutait pas. Un souffle insaisissable qui se terrait dans un coin du salon, de peur que l’orage qui s’abattait dans ce bel appartement cossu de Neuilly, ne soit définitivement destructeur. J’ai l’impression déjà, malgré mon jeune âge, d’évoluer sur un fil hasardeux. Je suis une funambule sans filet, une acrobate d’un destin que je ne vois que sombre et périlleux. Je suis une âme en peine coincée dans un corps d’enfant, errant dans un monde d’adultes triste et ravageur.

Aujourd’hui pourtant, je redeviens une petite fille. Celle que l’on chouchoute, que l’on admire, que l’on ne fâche jamais. Je vaque à mes petites occupations de gamine, qui se résument à jouer, à rire, à danser et à pester, au gré de mes humeurs. Je suis une fillette bardée de petites couettes, que l’on veut extirper de son cauchemar, d’une façon ou d’une autre. Et leur façon à eux, c’est celle-ci…

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Dans le fond du couloir, j’entends sa voix. Lui aussi semble de bonne humeur. Yvan est là, devant moi et celui qui d’habitude me demande de garder le silence pendant qu’il travaille, m’affuble d’un grand sourire bienveillant. Il me prend dans ses bras, me câline et me couvre de baisers. Ont-ils à ce moment là conscience de toute la souffrance qu’ils infligent à leur enfant, souhaitent-ils me consoler ou tout simplement faire bonne figure ? Peu importe en réalité, ces moments de parfaite entente et de sérénité sont si rares, que je les prends volontiers sans rechigner, tels qu’ils se présentent.

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Une terrasse noire de monde, une sole meunière délicatement parfumée et un Coca-Fraise plus tard, nous voilà tous les trois dans les rues de Paris, gambadant gaiement d’un pas rapide, les mains collées les unes aux autres. A cet instant précis, je suis heureuse. Et une fois n’est pas coutume, je ne viens pas gâcher cette atmosphère divine par un quelconque caprice.

Cette devanture. Je m’en souviendrais toujours. Le Nain Bleu, c’est une institution sur Paris. Un magasin de jouets qui fait rêver les petits comme les grands enfants. Un paradis sur terre pour les bambins qui peuvent ici, laisser libre court à chacune de leurs chimères. Seulement voilà, le magasin est fermé. Je sens la colère monter en moi, prête à exploser et à massacrer l’ambiance. Mon père me regarde avec un air goguenard. Il connaît sa fille et sait qu’il ne faut pas la décevoir. Il toque à la porte du magasin, sûr de lui, m’intimant d’une caresse sur la tête et d’un large sourire. Quelques secondes plus tard, une toute petite dame ouvre enfin la Caverne d’Ali Baba, qui s’illumine comme par magie à notre arrivée.

« Nous vous attendions Monsieur Zaïed. Bonjour mon enfant, comment vas-tu Shirley ? Son regard perçant et chaleureux à la fois et lui aussi étrangement paradoxal. Nous avons privatisé la boutique, comme demandé. Prenez le temps qu’il vous faut. Quant à toi ma chérie, va où bon te semble, Le Nain Bleu est à toi aujourd’hui ».

Voilà le genre de choses que savent faire mes parents. Jouer de paillettes et d’artifices pour masquer la vérité. Sur le moment je l’avoue, je ne m’en soucie guère. Je parcours chacun des rayons du magasin, piochant ça et là tout ce dont je pourrais avoir envie. Derrière moi, deux jeunes femmes me débarrassent des peluches, jeux, poupées et j’en passe, les compilant soigneusement dans de grands sacs déjà prêts à partir. Pour le commun des mortels, tout ceci n’est qu’un mirage, une hérésie. Pour moi, c’est une habitude, une routine.

Au moment de passer à la caisse, Yvan sort une liasse de billets honteusement épaisse, que les employées ici présentes scrutent d’un œil surpris et ponctuent de petits gloussements étranges, qu’elles ne peuvent contenir. La petite dame, elle, a un sourire figé, quasiment extatique. Les paquets ainsi parfaitement faits, Omar nous attend près de la porte, son véhicule prêt à être assiégé par une horde de jouets.

Omar. Je ne vous en avais pas encore parlé ? C’est notre chauffeur en cas d’urgences… ou d’achats compulsifs. Un homme sur lequel on peut compter, à tout moment du jour ou de la nuit. Celui qui m’apporte une brioche perlée de sucre à la sortie de l’école. Cet homme qui me couvre de regards compatissants. Un marocain assez âgé, qui est devenu au fil des mois comme un grand-père pour moi. Bref. Un visage parmi tant d’autres, qui n’aura été qu’une éclipse dans ma vie.

Je m’engouffre dans la voiture, à côté d’une Marie qui perd de son éclat au fil des heures qui passent. Yvan quant à lui tourne les talons, retrouve son air grave et paradoxalement mélancolique, poursuit son chemin pour regagner ses bureaux parisiens.

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Perdue dans mes paquets, je ne sais plus où donner de la tête. Je crois même que ce soir là, je m’endors au milieu des papiers diablement déchiquetés. Pourtant, une fois encore, la nuit va être terriblement mouvementée.

***

La porte d’entrée tressaute dans un claquement brusque. Enfoncée dans mon lit, j’ai le reflexe de tirer mon drap au dessus de ma tête. J’entends la voix de mon père et de quelques uns de ses acolytes. Des voix rauques, profondes, glaçantes. J’entends ma mère courir à travers la cloison, ouvrant des portes de placards dans un bruit sourd et furieux. Des objets tombent, des cris étouffés se brisent dans le silence de la nuit. Marie est habituée. Méthodiquement habituée.

Elle entre dans ma chambre, allume une lumière vive et angoissante, me dit que l’on doit partir. Encore. Vite. Des vêtements jetés en toute hâte dans des valises Vuitton, quelques poupons et peluches bazardés dans des sacs Fauchon, je sais qu’une nouvelle fois, je devrais tout laisser là, ma vie derrière moi. Après tout, peu importe, tout se rachète n’est-ce pas ?

***

Dans la luxueuse chambre d’hôtel dans laquelle nous arrivons tard ce soir là sous une fausse identité, j’évolue dans un état second. Dans ma chemise de nuit molletonnée, ma tétine à la bouche, une peluche rescapée pendante à la main, je regarde ce nouveau chez moi, terriblement impersonnel et froid. D’un signe de tête, Marie me pointe le lit King Size qui habille cette suite parisienne et m’intime de me recoucher. Je ne m’endors pas. Je ferme les yeux, mais le sommeil ne me gagne pas.

Je sais pertinemment ce qui va suivre. Il va y avoir des cris, de la colère, des larmes et de la résignation. Quant à moi, je suis jetée dans un tourbillon que je ne connais que trop bien et qui m’épuise. Changer de vie, de maison, de quartier, je connais. Passer d’une école à une autre tous les six mois, c’est ma réalité. Ne pas dire adieu à mes petites camarades de classe, un acte manqué et cruellement répété. Mes repères s’envolent, encore une fois, et moi je suis un paquet doré qu’on trimballe sans vergogne ni empathie.

Après tout, de quoi pourrais-je réellement me plaindre… J’ai tout ce dont une petite fille peut rêver d’avoir. De belles robes, une vie de palaces, du saumon fumé à tous les repas, des petits diamants aux oreilles et même un cheval. Comment m’apitoyer sur mon propre sort ?

Aux yeux de tous, je ne suis qu’une enfant gâtée. Une petite sotte qui n’a pas le droit de broncher.

***

Tout y est. L’ambiance est parfaite. Aux murs, des ballons rose poudré gonflés à l’hélium sont délicatement suspendus. Sur la grande table qui trône au milieu de la pièce, un gâteau somptueux. Des dizaines de mignardises sucrées et salées griffées Lenôtre font ici fière allure, tandis qu’une poignée de sacs remplis de bonbons et autres petits cadeaux attendent patiemment qu’une horde de petites invitées viennent les délivrer. Des verres en cristal, une vaisselle en porcelaine véritable, des couverts en argent. Même les petites serviettes qui accompagnent le tout sont d’une finesse rare. Oui, tout y est, réglé dans les moindres détails. Comme chaque mercredi.

Marie aime évoluer dans la haute société. Son péché mignon à elle ? S’inventer une nouvelle vie à chaque déménagement. Tantôt baronne, tantôt épouse d’un homme d’affaires brillant et mystérieux ou tout simplement femme de milliardaire, elle enfile des carapaces toutes plus flamboyantes les unes que les autres, au fur et à mesure que le temps passe. Devant le portail de l’école, elle dénote. Ses vêtements de haute-couture sont excentriques, décalés, visiblement hors de prix. Elle ne passe pas inaperçue et elle aime cette sensation de liberté qu’elle a parfois, quand Yvan se fait plus discret côté magouilles. Elle en profite. Allègrement. Pour étaler sa richesse avec des sacs à mains de luxe ou des bijoux somptueux. Pour attirer la convoitise.

Déjà trois mois. Trois mois que nous sommes dans ce nouveau bel appartement cossu des quartiers chics de Paris. Trois mois que j’ai de nouvelles copines, toutes issues de bonnes familles, qu’il faut savoir impressionner. Trois mois que nous avons instauré le gouter du mercredi, notre petit rituel à nous. Trois mois que d’autres mamans piquées par la curiosité, viennent accompagner leurs petites poupées à ce rendez-vous burlesque. Et même si je sais pertinemment au plus profond de moi que rien de tout cela ne durera, j’en profite très simplement comme une enfant insouciante et heureuse d’inviter ses petites camarades, dans une atmosphère sophistiquée, tout droit sortie des récits de la Comtesse de Ségur. Oui, je suis la parfaite petite fille modèle dans un écrin de vie idyllique. En façade.

Car un soir, campé dans un avenir plus ou moins proche, il faudra repartir. S’échapper. Fuir le système. Très certainement, nous laisserons derrière nous des interrogations, des chuchotements, des ragots. Mais peu importe. Car malgré notre incroyable potentiel à nous faire remarquer, on sait aussi disparaître de la surface de la planète d’un claquement de doigts inattendu.

***

Le quotidien est rythmé. Excessivement rythmé. Il est aussi paradoxal. Étrangement paradoxal. Des plus grands fastes aux terreurs nocturnes les plus violentes, des voyages les plus somptueux aux dérapages conjugaux les plus versatiles. Tout n’est que montagnes russes et sentiments exacerbés. Divins et diaboliques, Marie et Yvan ne sont finalement que des pantins asservis. Par la drogue, la maladie, la richesse, la religion, le goût de l’extrême ou la certitude qu’ils vont bientôt mourir.

***

Une nouvelle fois, Marie déballe consciencieusement les quelques cartons qu’elle a pu sauver d’une précédente fuite. Assise au milieu de ses affaires, mise à nue face à son intimité durement préservée,  elle sourit timidement en retombant sur un vieux portrait de son homme et de sa fille pris lors d’un séjour à l’île Maurice, dont le cadre doré commence à souffrir d’être ainsi trimbalé. Sur papier glacé, tout semble si parfait, rayonnant, transcendant. Il y a aussi ce foulard. Un foulard Hermès qu’elle ne porte jamais mais qu’elle ne peut se résigner à jeter. Cette bague en toque. Celle-là même que son amour de jeunesse lui avait offerte, après un baiser langoureusement volé un soir de bal. Des carnets. Une bonne dizaine de carnets sur lesquels elle griffonne sans relâche. Des esquisses, des poèmes, ses pensées les plus profondes. Puis il y a cette boîte. Une boîte qu’elle a elle-même décorée de perles et de sequins de toutes les couleurs. Une boîte fantaisiste et juvénile dans laquelle sont rangés d’autres secrets encore plus précieux. Une boîte dans laquelle elle découvre, à sa plus grande surprise, une toute petite poupée de paille, bardée de rubans rouges et noirs. Une petite marionnette affreuse et étrangement fascinante. Un jouet qui est bien loin d’être enfantin… et qui va devenir son pire cauchemar…

 

5 réflexions sur “ÉPISODE 9 : le paradoxe

  1. Ahhhhhhh j’attendais tellement la suite avec tant d’impatience ! Quel talent d’écriture, et c’est tellement puissant, poignant.. Beaucoup de choses raisonnent d’ailleurs en moi… Merci de faire partager ces moments intimes

    Aimé par 1 personne

  2. Une poupée pour faire de la magie noir 😱😱😱???? Je reste fidèle à tes lectures et ton recit poignant! Une magnifique histoire dans le fond car tu as eu l’esprit critique et tu es aujourd’hui dans « la vie  » le vrai sans artifice 🤗…..j’ai hâte de te relire et te motive à poursuivre pour nous et pour le versant thérapeutique 😁 déposer c’est prendre encore plus de distance pour se libérer ( pas oublier….mais pardonner pour avancer sereinement 😚 je t’envoie une douce bise 😉. Charlotte B

    Aimé par 1 personne

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