ÉPISODE 8 : Rédemption

Le bon Dieu. Pour certains, il est une douce chimère, pour d’autres une profonde conviction. Les uns diront que les croyances sont une hérésie, une bonne excuse pour faire couler le sang et la rage. Les autres donneront jusqu’à leur existence toute entière pour grandir dans leur foi et dans leur piété.

Dieu est miséricordieux. Voilà ce que j’entends depuis ma plus tendre enfance, lorsque chaque soir, avant de me coucher, ma maman me lit les psaumes de David avant de m’abandonner aux bras de Morphée.

Ce Dieu, on l’imagine, on se le dessine, on l’envisage et on le dévisage. Pour moi, c’est un gros bonhomme joufflu, bardé d’une longue barbe blanche vaporeuse et céleste. Un peu comme l’image enfantine du Père-Noël à laquelle on m’a condamnée à ne pas croire. Comme un grand-père jovial dont la bouille souriante est d’un réconfort absolu. Dieu. Celui que l’on m’a forcée à aimer. Celui qui s’immisce dans mon quotidien, sans qu’il ne soit invité. Celui que j’adore autant que je peux le détester. Blasphème ou triste réalité…

***

Plongée dans le coma, Marie voit la lumière. Celle qui appelle, qui subjugue, qui ensorcelle. Celle qui veut attirer dans ses griffes les âmes vagabondes et perdues. Celle qui illumine et qui enterre à la fois. Cette lumière là, douce et voluptueuse, chatoyante et irrésistible, la jeune femme ne l’a pas suivie. Oh pourtant elle a longuement hésité… Pourquoi finalement ne pas abandonner la partie, tirer sa révérence et éviter tant d’années de souffrances ? Peut-être que la petite voix tremblotante de sa fille pleurant sur son lit d’hôpital aura été salvatrice… Nous ne le saurons jamais.

La jeune femme le sait. Elle a frôlé la mort et le souffle de vie qui l’a arrachée des ténèbres est une lueur d’espoir à laquelle elle se doit de s’accrocher.

 

***

Les rayons du soleil pointent dans la salle de bain dans laquelle la jeune femme se prépare. Aujourd’hui est un jour spécial. Un peu de rose sur les joues mais pas trop, elle enfile une longue robe noire à col montant qui lui couvre intégralement le corps. Sur ses cheveux plus courts depuis quelques mois, elle enroule soigneusement un foulard bleu marine, rien de clinquant. Une paire de bottines sans talons plus tard, elle observe sa silhouette amincie dans le miroir. Elle sourit.

Dans cette petite maisonnette qui sert de quartier général au Rabbin que la belle est venue rencontrer, de nombreuses femmes, jeunes et moins jeunes, certaines accompagnées de leurs enfants, patientent. Toutes revêtent le même accoutrement de simplicité et de discrétion que Marie. Assises sur des chaises, debout et parfois à même le sol, elles attendent patiemment leur tour, trompant l’ennui en grignotant quelques biscuits secs.

Loin d’être une fidèle comme les autres, Marie s’annonce en sourdine à un jeune religieux chétif planté là, qui m’affuble d’un petit sourire timide et silencieux. Je lui tire la langue. Une vraie peste je vous dis.

Une femme d’une soixantaine d’années sort péniblement du petit bureau en fond de pièce que toute l’assemblée scrute avec avidité à chaque tremblement. Une autre, toute aussi âgée se lève pour prendre sa place, bien vite recadrée par notre jeune ami, qui lui intime qu’elle devra attendre encore un peu.

Derrière le bureau qui fait face à nous, un très grand Rav. Un homme pieux et d’une grande sagesse reconnu de toute la communauté. Le sourire qu’il affiche maintenant à Marie est vibrant, rayonnant et chaleureux. Elle lui retourne un petit signe de tête, tout en baissant lentement les yeux comme pour affirmer un peu plus le profond respect qu’elle ressent pour ce grand Monsieur. Moi je le fixe. Il se met à rire devant mon air effronté, je suis vexée.

D’un geste sec, ma mère m’impose de m’asseoir et d’observer le silence. Comme à son habitude, elle tire de son sac une lourde enveloppe. Pas très mystérieuse cela dit, elle contient quelques liasses de billets bien garnies, qu’elle tend au grand religieux qui ne perd pas une miette de ce délicieux rituel. C’est sa contribution, sa manière à elle de s’impliquer dans la religion. D’aider probablement, ou pas, les plus démunis, de s’offrir une certaine forme d’expiation. L’homme ne prend pas la peine de regarder le contenu du pli tendu par la jeune femme. Il sait combien Marie est loyale et généreuse. Une aubaine.

« Garde la foi, bats-toi et tu pourras soulever des montagnes ».

Marie doute. Comment grandir dans ses croyances si autour d’elle le quotidien n’est que démesure, luxure et amoralité.

« Ne baisse pas les bras, poursuis ton chemin et la lumière apparaîtra enfin… »

Elle qui n’est même pas juive. Qui n’est presque rien. La voilà pourvue d’une mission qui lui semble cocasse, folle et dangereuse à la fois. Celle de ramener une famille entière vautrée dans le pêché sur le droit chemin.

« Tu es plus Juive que les Juifs eux-mêmes, Marie… »

Tiens, ça lui fait une belle jambe à notre chère protagoniste. Mais qu’est-ce que cela signifie vraiment ? Croire en un Dieu qui manifeste davantage de dédain que d’amour pour elle ? Défier les vents et les marées malgré l’amertume et la maladie ? Se bercer de tendres illusions ? Après tout pourquoi pas. Marie n’a plus grand-chose à perdre et ce souffle d’espérance est sans doute ce qui lui permet de ne plus se sentir telle une brebis égarée parmi les loups affamés.

***

La religion. Se jeter à corps perdu dans une idéologie, des préceptes, des rites. Observer amoureusement chacune des pratiques qui font qu’un Juif est un bon Juif. Marie frôle l’hérésie, l’obsession. De l’observation des règles strictes la Cacherout et du Shabbat. De la célébration de chacune des nombreuses fêtes qui fleurissent sur le calendrier judaïque. De prières à l’ascétisme exacerbé. Tout est façonné et fascinant dans les moindres détails.

Pendant quelques mois, Marie retrouve un semblant d’équilibre. Un équilibre fragile… et coûteux, mais tellement vital pour elle.

Oui, la religion. Une jolie manière pour elle, de se mettre des œillères célestes. De se convaincre que tout peut rentrer dans l’ordre. Que le cauchemar qu’elle vit n’est qu’un songe et qu’il suffit de quelques invocations pour tout effacer. Terriblement tentant… Séduisante imposture.

***

Elle est à côté de moi. Dans le grand lit qui est le sien, où je passe mes nuits lovée entre mes deux parents quand mon père n’est pas absent, elle me récite de douces prières.

« Raphaël à l’Est, Gabriel à l’ouest, Michaël au sud et Uriel au nord ». Ils voyagent sacrément ces archanges qui accompagnent ma somnolence depuis toujours. Marie pose un doux baiser sur mon front, je m’endors déjà, paisiblement…

***

Un bruit sec me sort de ma torpeur. J’entends des cris, étouffés, dont je ne n’arrive pas à déterminer le sens. La nuit semble profonde et malgré la veilleuse qui baigne la pièce de timides lueurs, l’obscurité ambiante est saisissante. Des sanglots. Autant de larmes qui résonnent dans tout l’appartement, aussi alarmantes que déchirantes. Par réflexe, ou par habitude, je me replie sur moi-même dans mes draps de soie, remontant la couverture jusque sur le sommet de mon crâne. J’ai du mal à respirer, mais qu’importe. Ma poupée de chiffon dans les bras, mon oreiller vissé sous ma nuque, je me sens en sécurité.

Des pas lourds. Trop lourds pour être amicaux. Une porte qui claque. Une voix qui se rapproche. Je suis définitivement réveillée et mes grands yeux écarquillés se mettent à trembler. La porte s’ouvre dans une fulgurance cassante, effrayante. Dans l’entrebâillement, la silhouette de ma maman. Elle se tient là, debout et je distingue sur son visage des traces de mascara salement dégoulinantes. Sa main semble figée sur la poignée, qu’elle retient autant que la porte elle-même la maintient, droite comme un « i » qui viendrait de passer au rouleau compresseur. Elle s’approche de moi, s’assoit sur le rebord de notre lit, me caresse doucement la tête de sa paume moite et m’intime d’enfiler un pantalon et un pull. Si d’ordinaire ses paroles peuvent être douces, elles sont à ce moment précis plus fermes, moins enveloppées. L’odeur qui se dégage de sa bouche m’est insupportable, si âpre, si forte qu’elle m’en donnerait presque la nausée.

« Dépêche-toi ! »

Je ne réfléchis pas. J’exécute les ordres de cette femme qui me paraît si étrangère tout à coup. Elle n’est pas elle-même, elle me fait peur. En sortant de la pièce, elle manque une nouvelle fois de tomber. Va-t-elle encore s’évanouir pour ne peut-être jamais se réveiller ?

***

A l’arrière de la voiture, j’observe. Je vois la nuit, les lumières de la ville qui dansent à une vitesse folle. J’entends ma mère, tantôt rire, tantôt pleurer. S’exalter de cette bonne vieille rengaine que je connais tant…

« Mais quel enculé ! Ton père n’est qu’un enculé… »

Si j’avais su à ce moment-là ce que veut réellement dire ce mot, j’aurais certainement rougit de la situation. Mais petite fille encore innocente, seul le ton et la rage employé dans ce monologue incessant m’interpelle.

Les pneus crissent, l’allure est soutenue. Trop soutenue. Je réprime l’envie de vomir qui m’envahit, tellement je suis ballotée de droite à gauche. Marie, dans sa pulsion de haine, a visiblement oublié d’attacher sa fille. L’asphalte défile. Si vite qu’on croirait que la berline s’envole. Puis tout à coup, grand coup de frein. La jeune femme alcoolisée descend de la voiture, alpague cet homme qui se tient devant cette porte que je reconnais malgré mon étourdissement.

« Il est où ce connard, elle est où sa pute ? »

Marie est hystérique. Elle ne se contrôle plus. Les coups de pieds qu’elle donne à ce grand gaillard planté en face d’elle ne sont que le signe de son comportement irraisonné. L’homme est l’un des lieutenants d’Yvan. Mal tombé, visiblement. Il l’encourage à remonter dans son véhicule, à rentrer chez elle. Yvan n’est pas là de toute manière. Il ne sait pas où il est. On est bien avancées.

De mon côté, je laisse couler quelques larmes timides, je m’efface, j’observe cette scène étrange repliée dans une profonde détresse qui ne m’étonne déjà plus…

***

Sur le chemin du retour, un silence insoutenable pèse dans l’habitacle. Marie a une idée derrière la tête. Et après avoir écumé en vain toutes les bonnes adresses où sa moitié se terre lorsque la nuit est profonde, fait le même scandale au moindre badaud au visage familier qu’elle a pu rencontrer, épuisée, elle abdique. Son homme doit se planquer dans les draps de satin d’un hôtel parisien, amouraché d’une pétasse quelconque, prisonnier de son vice.

Les Champs-Élysées. Cette avenue qui fait briller les mirettes des voyageurs de ce monde. Moi, elle ne me fait plus rêver depuis bien longtemps. A cette heure avancée de la nuit, Marie s’arrête au fameux Drugstore qui illumine encore le quartier. Je commence à m’endormir à l’arrière de la voiture, à imaginer un arc-en-ciel, bardé de jolis Bisounours. Quelques minutes plus tard, la jeune femme ressort de cette échoppe de luxe un lourd paquet à la main. Le moteur redémarre, je sombre dans l’inconscience.

***

Garée aléatoirement devant la porte cochère de notre immeuble, Marie me réveille non sans une certaine vigueur qui m’étonne. Plutôt que de prendre sa fille éreintée par la course folle qu’elle vient de vivre dans la moiteur des nuits parisiennes, elle ouvre péniblement son coffre, me laissant là, sur un trottoir froid et inquiétant. Elle attrape fébrilement le sac rangé quelques minutes plus tôt de la main droite. Pas sa meilleure main visiblement… En quelques secondes d’étourdissement seulement, le paquet vient s’abattre lourdement sur le sol, dans un bruit assourdissant de verre brisé. Sur le bitume, deux ou trois bouteilles de vodka viennent d’exploser en mille morceaux, laissant une Marie complètement désarçonnée, qui se met une nouvelle fois à pleurer, proférant des injures que je ne comprends pas mais qui ne manquent pas d’alerter le voisinage…

Marie est là, à quatre pattes, dans une rue désertée, tentant de recoller vainement les morceaux de ce qui aurait pu être une nuit d’ivresse. Et moi, ma poupée à la main, j’observe cette scène avec une vive stupeur, comme si j’assistais à l’agonie de tout ce en quoi j’avais la foi…

***

La nuit à été courte. Trop courte. Et dans la cuisine où Marie boit sa troisième tasse de café, l’ordre qui règne contraste violemment avec la noirceur de l’épisode chaotique que nous venons de vivre. L’air de rien, ma maman me sourit. Me demande si j’ai bien dormi. Me sert un chocolat chaud et me dit que la journée est parfaite pour un petit tour du côté du Jardin d’Acclimatation.

En enfant docile, appâtée et naïve, j’acquiesce… et j’oublie. Jusqu’à la prochaine nuit où Marie reperdra la face, dans un étrange et triste rituel auquel je participe sans le vouloir… Puis d’autres encore plus sombres, qui me bousculeront et me marqueront à vie. Car oui, si la façade rayonnante d’un Dieu omniprésent me rassure parfois, quand vient la nuit, depuis bien longtemps déjà, je ne crois plus en rien…

 

6 réflexions sur “ÉPISODE 8 : Rédemption

  1. Bonjour Princesse Minuscule
    Je prends enfin le temps de poser là quelques mots car depuis la découverte de ton récit je me dis que je vais le faire et le temps passe ….
    Tu écris vraiment très bien et ce n’est pas si simple quand on parle de sa propre vie, alors merci pour le partage de tes mots, de ta vie ….
    Hâte de lire la suite 🙂
    Bon courage à toi pour la suite et j’espère à très vite

    Aimé par 1 personne

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