ÉPISODE 4 – Double face

Les lumières de la cité pointent délicieusement vers l’horizon. La nuit est profonde, avancée, mystérieuse et pourtant, l’air sucré qui embaume l’habitacle du 4 x 4 flambant neuf qu’elle conduit les vitres avants grandes ouvertes, la berce de douces pensées. Un hélico, un avion, un véhicule avec chauffeur… Elle pourrait tout s’offrir. Mais rien ne remplace pour la jolie maman l’envoutante sensation de liberté qu’elle éprouve à braver les splendeurs de la route de Napoléon, qu’elle connaît déjà par cœur.

Elle roule. Depuis des heures déjà. Quittant la grisaille de la capitale pour un petit bout de terre ensoleillée, elle s’enivre de l’instant et des chansons italiennes qui résonnent dans l’autoradio, timidement, histoire de ne pas déranger le sommeil rédempteur dans lequel je suis plongée sur la banquette arrière.

Les virages défilent, Marie est seule au monde. Suffisamment seule pour se griller une petite cigarette sans que personne ne la juge… ou ne l’interrompe dans le plaisir intense du tourbillon de volutes de fumée qui l’enveloppe dangereusement.

Cannes. Cannes lui ouvre enfin ses portes comme un second foyer, chaleureux et rutilant, précieux et rassurant, dans lequel elle se sent tout simplement bien.

***

La cité est abandonnée aux bras de Morphée. Hormis quelques badauds à la démarche peu assurée qui viennent briser un silence rare et théâtral, elle est seule. Heureuse et éprise du sentiment irrésistible et légèrement prétentieux que la ville lui appartient.

***

Le voiturier s’empresse de prendre le volant de cette cliente si prestigieuse… et surtout très dépensière. Elle lui glisse par réflexe un billet de 200 francs dans la main, montre d’un signe de tête que quelques bagages estampillés Louis Vuitton siègent dans le coffre, me prend délicatement dans ses bras dénudés malgré la fraîcheur de la nuit et rejoint les premières marches qui la conduisent sous la coupole aux moulures impeccables qui fait office de perron au Carlton. Le hall de l’hôtel est paisible, laissé aux bons soins d’un personnel discret, qui s’affaire pour que l’endroit soit rutilant, pour des lendemains très exigeants.

Parfait. L’entrée de ce fleuron de l’hôtellerie de luxe est majestueuse. Ses colonnes imposantes et marbrées, ses lustres  scintillants baignant l’instant d’une lumière vive et ensorcelante, ses dorures immaculées… Oui, tout est parfait.

Chaque visage croisé est souriant, un peu trop parfois. Les pudiques « Bonsoir » fusent de toutes parts. Marie est épuisée. Elle répond à peine et se dirige instinctivement vers la réception pour demander la clé du coffre. Un rituel. A chaque début de séjour ici, elle a pour mission de venir déposer quelques liasses de billets, mises temporairement en sécurité avant qu’elles ne soient brûlées au casino. Sa mission accomplie, elle n’a qu’une seule idée en tête, rejoindre la chambre avec vue qu’elle va occuper pour quelques jours.

Ce moment, la jolie rousse devenue blonde, elle le savoure. Après m’avoir rassasiée d’une purée réchauffée en toute hâte par le majordome qui aura été gratifié d’un petit billet au passage, elle profite d’une quiétude et d’un calme qu’elle ne connaît aujourd’hui que trop rarement. La pièce est incroyablement ordonnée. Pas pour longtemps et la jeune mère le sait. Elle a beau prier de tout son être pour les choses changent, elle sait pertinemment l’engrenage dans lequel elle est embarquée. Bientôt, la chambre sera retournée. Les vases brisés. Les tableaux démontés. La colère exacerbée. Puis chaque jour, tout redeviendra normal, étrangement impeccable, malgré les bruits de couloirs des femmes de chambre tristement habituées à ce scénario dramatique. Des problèmes de riches sans doute.

Car Yvan joue. Il joue beaucoup. Et perd aussi énormément. Un vice vile et destructeur qui peut lui ronger les sangs jusqu’à en perdre la tête. La rage monte, les cris fusent et la tranquillité devient une tendre et lointaine chimère. Puis Marie n’a pas sa langue dans la poche. Elle sait toujours où appuyer pour que cela fasse mal. Au sens propre, comme au figuré. C’est certain, ces deux-là se sont trouvés pour s’aimer… mais aussi pour se détruire.

***

Yvan doit arriver par avion seulement en début d’après-midi. Paradoxe d’une belle journée de printemps, elle a hâte et redoute à la fois les retrouvailles avec son prince presque charmant. Quelques heures encore. Quelques heures passées en tête à tête avec sa petite puce, dont le calme absolu dénote avec la fièvre des sentiments de ses parents.

Je porte une jolie petite robe en dentelle blanche, assortie d’adorables chaussons roses, d’un gilet brodé rose et d’un bandeau pour cheveux… rose. Marie se venge. Une véritable petite poupée dans sa poussette dorée. La jeune femme revêt quant à elle une de ses salopettes fétiches. Un morceau de jean beaucoup trop large et sans formes qu’elle traîne depuis des années déjà, agrémenté par ses soins de paillettes et rubans de toutes les couleurs, comme pour signer un certain penchant pour l’extravagance et l’anticonformisme. A cet instant précis, la bohémienne dénote avec tout le luxe qui l’entoure, mais elle aime ça. Imposer sa différence. Attirer les regards, qu’ils soient aimables ou moqueurs. Peu importe. Oh bien sûr, à l’observer de plus près, on se rend bien compte que la belle est loin d’appartenir à la classe populaire. Sur son poignet, une magnifique Rolex sertie de diamants. A son coup, un collier Cartier dont les pierres outrageusement précieuses rivalisent avec les rayons perçants du soleil de la Côté d’Azur. Et pour sa mini-elle, la règle est la même. Je porte une chaîne et un petit bracelet en or, qui viennent clairement parfaire mon rôle de petite princesse des beaux quartiers.

***

L’agitation gagne la ville. La Croisette redevient elle-même, bercée par le flot de touristes et de décapotables hors de prix. Les palmiers tutoient le ciel, l’air marin mêlé au sable tiède projette des effluves divins aux quatre coins de la cité et la douceur de la saison résonne comme une promesse de pure exaltation des sens. Marie a tout à coup le cœur léger.

Elle marche d’un pas assuré, quitte l’avenue dorée de la belle azuréenne pour rejoindre les petites rues escarpées et pleine de charme du Suquet. Elle y a ses habitudes. Des petites boutiques qu’elle dévalise au gré de ses envies. Pour elle, pour moi, elle achète de manière compulsive, met un point d’orgue à ne jamais regarder aucune étiquette. Elle a pris goût à l’argent facile et compte bien profiter sans vergogne des Pascal qui se reproduisent miraculeusement dans son sac à main Vuitton (oui, oui, encore lui… Une obsession ?). Un magasin, puis deux, trois. Un sac, puis trois, quatre. Ma poussette devient un Personnal Shopper à quatre roues.

Alors qu’elle vient de dépenser quelques milliers de francs pour le plus grand plaisir des commerçants et créateurs du coin, elle rejoint la Croisette, les bras chargés de paquets, avançant tout à coup le pas bien moins assuré, manquant de me cogner les gambettes à chaque poteau qui passe par là. Son œil peu alerte, elle risque de se faire renverser, et moi avec, par un chauffard épris de sensations fortes. Elle reprend ses esprits, très vite d’ailleurs, puisque les vitrines d’un joaillier ayant pignon sur rue la sort comme par magie de la torpeur dans laquelle elle était soudainement plongée. Cette bague. Elle en a besoin. Elle la veut. Elle l’aura. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, elle s’accapare cette nouvelle petite merveille comme l’on pourrait acheter une baguette de pain, et sort de la boutique, grisée par la frénésie du moment. Euphorique. Marie est euphorique et ne s’aperçoit pas qu’un danger plane sur sa tête, telle une épée de Damoclès à laquelle on ne peut échapper.

***

Ils avancent, le pas rapide et frémissant à la fois. Cet homme et cette femme ont le regard vitreux, la silhouette hagarde. Les visages fermés, ils agitent leurs mirettes de droite à gauche dans un rythme étonnamment cadencé. L’homme porte un blouson noir, un peu trop grand pour lui. Ses cheveux en bataille lui donnent un genre de jeune premier qui sort de discothèque un brin éméché et sa barbe naissante ne fait qu’accroître son caractère fané. A son bras une sacoche en cuir vieilli, qu’il tient fermement d’un poing fort et serré. La femme, elle, beaucoup plus jeune que lui, porte en elle une tristesse effarante. Son pardessus marron bien trop chaud pour la saison traîne au sol, tandis que sa chevelure, longue et touffue, lui habille les épaules d’une manière vulgairement sauvage et décalée dans cette cité où le paraître est un art de vivre. Ils avancent toujours et l’agitation qui frémit dans la rue d’Antibes ne semble pas les déranger, bousculant généreusement au passage quelques habitués du quartier.

En quelques minutes, ils atteignent la Croisette. Ils stoppent net. L’un et l’autre ont eu la même intuition, le même pressentiment. Ils fixent alors cette jeune femme. Se concentrent sur sa vulnérabilité et la poussette qu’elle tient d’une main presque vacillante. Là voilà qui entre dans cette boutique de luxe, déjà suffisamment bardée de bijoux, elle n’en a visiblement pas assez. Une aubaine. Voilà de quoi se refaire un peu.

Immobiles, ils patientent. Attendent le bon moment. Ils ont l’habitude et malgré les tremblements soudains de la jeune femme au pardessus, le plan est bien rodé, intransigeant et machiavélique à la fois.

***

Mon doudou tombe à terre. Est-ce moi qui l’ai balancé ? Ai-je ne serait-ce qu’un tout petit rôle dans ce qui va suivre ? L’histoire ne nous le dira pas… Toujours est-il qu’en bonne maman alertée par les grognements  de son enfant, elle se penche pour le ramasser.

C’est à ce moment précis que tout bascule. Le rythme cardiaque de l’homme au veston noir s’accélère, il sait qu’il a là une brèche qu’il ne peut laisser passer. Une chance de frapper. En deux bonds il pousse la jeune maman sur le bas côté, la surprenant d’un chassé vif et bien placé. Marie s’effondre sous la brutalité de l’estocade. Sa tête vient se cogner violemment contre le trottoir. Elle est sonnée. Ses yeux se ferment. Puis se rouvrent aussitôt. L’homme est en train de tenter de lui arracher le collier qu’elle porte autour du cou d’une main, une boucle d’oreille de l’autre. La douleur est intense, bestiale. Marie se débat, se met à hurler, donne des coups de pieds désespérés. Il lui colle la paume de sa main mouillée et tremblante sur la bouche pour étouffer ses cris. Sur le visage de Marie, quelques gouttes de sang commencent à perler. Tout cela, en quelques secondes seulement. Pas le temps de réfléchir. Résister. Survivre. Ne pas céder.

Tout proche d’elle, la compagne du maraudeur, plus délicate, se penche sur la poussette depuis laquelle j’observe une scène que je ne comprends pas mais qui me fait instantanément pleurer. Elle aussi essaie de m’ôter mes bijoux. De me caresser. Chacun sa proie, visiblement.

Marie voit cette femme, menaçante, proche de moi, bien trop proche. Malgré la force avec laquelle son agresseur la maintient, le fait que sa fille soit en danger la fait sortir d’elle-même, entrant dans une rage folle et incontrôlée. Elle a recouvré ses esprits et ses gestes deviennent alors plus précis, plus cinglants. Elle réussit à se débattre, jetant son assaillant furieusement au sol et saute d’une ferme cabriole sur la jeune femme. Elle est surprise. Ne s’attendait pas à ce que son complice baisse sa garde. Un premier coup de poing vient se briser sur la mâchoire de l’inconnue. Sous le choc, elle tombe à son tour à terre. La boucle est bouclée. Les passants commencent à savourer la scène qui se joue sous leurs yeux dans la cité mythique du cinéma. Certains abrutis applaudissent même au moment où la jeune maman que l’on vient d’attaquer, assène de violents coups de pieds à celle qui a osé s’approcher de son bébé. Effrayé par le vacarme environnant, le comparse quant à lui prend ses jambes à son coup, sentant que la situation lui échappe, et s’enfonce très courageusement dans les profondeurs de la cité.

La jeune escamoteuse est en sang, Ne bouge plus. Seul son corps tressaille à chaque nouveau coup infligé par une Marie revenue à l’état sauvage. Deux grands gaillards décident enfin d’intervenir, tentant non sans mal de harponner celle que l’on considère alors comme prise d’une crise d’hystérie. Très vite, les forces de l’ordre rappliquent, embarquant la jeune maman et son enfant dans un fourgon garé non loin de là.

Sur le sol, l’autre femme git dans un étourdissement profond, au milieu des vêtements de créateurs éparpillés dans l’affrontement, réduits maintenant en lambeaux. Dans la bataille, son pardessus marron s’est déchiré, laissant les policiers deviner avec effroi les rondeurs d’un ventre maternant depuis quelques mois déjà…

***

Au poste, le calme reprend ses droits. On démêle maintenant le vrai du faux, qui est l’agresseur, qui est la victime. Marie est toutefois regardée de haut. Une telle violence, un tel acharnement, c’est plutôt mal vu.

On lui apprend que la jeune femme qui l’a attaquée quelques heures plus tôt est connue des services de police, comme une junky s’adonnant à de menus larcins et à la prostitution. Et qu’elle est enceinte. Marie manque de tomber de sa chaise, son souffle est coupé. On lui demande alors si elle souhaite porter plainte, elle s’y refuse.

La jeune femme qu’elle a massacrée un peu plus tôt est-elle hors de danger ? Son bébé est-il en bonne santé ? Ont-ils besoin d’argent ? Ont-ils faim ? Les policiers la rassurent, étonnés toutefois par ce changement brutal de comportement.

Sidérée et épuisée, Marie signe la paperasse d’usage et demande à être raccompagnée à l’hôtel. On lui appellera un taxi.

***

Yvan est là, allongé sur le lit, le téléphone vissé à l’oreille. En voyant la mine amochée de sa femme, il raccroche aussitôt, la prend instinctivement dans ses bras. Marie pleure à chaudes larmes, raconte à son cher et tendre ses mésaventures.

« Ne me laisse plus jamais… »

« Je te le promets… »

Dans la tête du jeune papa, une seule idée trotte. Celle de retrouver ses deux fils de chien et de leur faire regretter d’avoir oser s’en prendre aux prunelles de ses yeux. Mais il n’en fera rien. Il n’en n’aura pas le temps. Car malgré toute la violence et la tristesse de la scène qui vient d’avoir lieu, un autre nuage, bien plus sombre encore, plane sur la tête du jeune couple. Sa promesse ? Il ne la tiendra vraisemblablement pas…

4 réflexions sur “ÉPISODE 4 – Double face

  1. des que je commence un de tes nouveaux chapitre je me demande ou cela va nous mener … je lis en quelques minutes ce récit que j’aimerais lire jusqu’a la fin d’un coup … mon estomac se serre de ne pas savoir ce qu’il va t’arriver … je vis ce récit et je te trouve tellement courageuse …
    a la semaine prochaine ❤

    Aimé par 1 personne

    • Merci pour ce beau commentaire… Je t’avoue que ça devient de plus en plus compliqué pour moi, parce que je vais grandir et commencer à comprendre pas mal de choses 😦 mais je vais y arriver et ce soir, je serai au rendez-vous à 19h00 avec un nouveau chapitre ❤ ❤ Merci de me suivre ❤ ❤ ❤

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