ÉPISODE 2 – L’illégitime

Une amourette. Un coup de quelques soirs. Une paysanne qu’on amuse avec de jolies paillettes et des bulles de champagne. Une rien du tout. Comme tant d’autres. Si Marie n’avait été que l’une des multiples conquêtes du bellâtre parisien, tout aurait été différent. Rien de tout cela n’aurait existé. Ai-je le droit pendant quelques secondes d’imaginer une suite toute autre à cette histoire ? Juste quelques petites minutes de quiétude et de tendres chimères…

Le néant. Voilà ce que je m’imagine. Parce que je me rends tristement compte qu’au fil du temps, j’ai perdu ma capacité à rêver. Je suis moi, et personne d’autre. Et je ne le serai jamais. Je ne serai jamais cette petite fille normale, ayant vécu une enfance et une adolescence normales, entrant avec sérénité dans une vie de femme normale. La normalité est un luxe que je ne peux pas me payer.

***

Un resto. Puis un autre. Un verre pris dans un bar, une virée un peu forcée dans une discothèque où il faut être vu. Où l’on casse la gueule à quelques nénettes échaudées, qui se frottent un brin de trop près à son bel étalon. Marie, contrairement aux apparences, a le poing facile…

Puis un magasin, puis deux. Une première montre, une jolie robe, une paire de chaussures, et une chouette escapade improvisée dans un palace monégasque. Les semaines passent et ne se ressemblent pas. Pour la jeune femme, évoluer à côté d’Yvan le Spectaculaire, c’est un peu comme être l’actrice d’un film hollywoodien. La vedette d’une sitcom à rebondissements, dont il est impossible de déterminer la fin.

Le hic dans tout ça, c’est que le temps passe. Et le temps, s’il en a décidé ainsi, rapproche les cœurs et scelle les âmes. Il faut croire que Cupidon ici était légèrement mal luné. Car de sa flèche empoisonnée, il a fait chavirer cet homme et cette femme que rien ne prédestinait à confondre.

***

Il est le roi de la capitale, elle est provinciale. Il est aisé, elle est plutôt modeste. Il est d’un naturel extravagant et ronflant, elle est pour l’instant plutôt discrète. Il est très (trop !) entouré, elle est solitaire. Il a une famille, elle a fuit la sienne. Il est juif, elle ne l’est pas. Aïe. Dans les années 80, on ne parle pas ici d’un petit fossé de rien du tout qu’il suffit d’enjamber. Mais d’un monde, d’un univers, d’une distance imperceptible et pernicieuse qu’il est impossible de braver sans s’y casser les reins.

***

Oui, le temps passe. Et la belle rousse qu’il balade triomphalement de droite à gauche commence à intriguer. Les langues se délient et les murmures grandissent. Il y a bien sûr les potes, les lieutenants qui s’imaginaient encore il y a quelques semaines pouvoir en profiter à leur guise. S’amuser de la belle rousse comme on se partage des patates à l’harissa. Le regard avide et les mains huileuses. Mais attention, chasse gardée. Yvan d’un seul regard sait étouffer la moindre des convoitises vicelardes et très vite l’on comprend que l’homme s’est épris comme jamais de la demoiselle. Respect.

Il y a aussi les prétendantes, les femelles vautours. Toutes celles qui espéraient un regard du beau brun pour accéder au trône. Des dizaines de poulettes aux décolletés ravageurs et à la pudeur fragile que la jalousie et l’envie rongent jusqu’à l’os. Piaillements.

Puis il y a la famille. Celle qui entoure, qui conseille, qui aime et qui brise à la fois. Une fratrie de neuf enfants. Sept frères et deux sœurs, et autant de problèmes potentiels. Puis des parents, surtout une maman. Une mère que l’on peut imaginer protectrice au premier abord. Une femme dont le visage d’ange et la longue chevelure blonde inspire la confiance et la compassion. Une matriarche qui veille sur ses petits pour qu’ils prennent le droit chemin. Foutaises.

***

Yvan le sait. Trimbaler une « Goy » pendant quelques temps, passe encore. Il faut bien que jeunesse se fasse. Mais de là à l’inviter à la table du Shabbat… Il y a des limites dangereuses qu’il ne vaut mieux pas franchir. Et pourtant. Faisant fi de la bienséance, osant braver les interdits, il se fiche des règles et s’amuse même à les enfreindre. En permanence. C’est son fond de commerce. Le défi de sa vie.

Les premières mises en garde sont plutôt aimables. Douces et apaisées. Rassurantes et pleine de tendresse. Puis au fur et à mesure que le sablier de la vie s’égrène, les mots deviennent plus durs, moins choisis. Et c’est l’œil sombre et les poings serrés qu’il entre dans une interminable partie de joute verbale pour imposer sa douce.

De son côté, Marie exulte. Les regards de travers, les messes-basses et pics de langage, elle n’en a que faire. Pour elle, Yvan n’est rien d’autre que l’homme de sa vie. Elle le sait, le ressent au plus profond d’elle-même. Elle n’a pas sa langue dans sa poche et les heures passées aux côtés de son compagnon ne font qu’exacerber un caractère déjà bien trempé. On la surnomme le « petit cochon » ? Elle rit, se défend, réplique facilement. Ce petit jeu l’amuse et aux prémices de son histoire d’amour, elle n’en souffre pas encore. Innocence d’une jeunesse volée…

***

Son élégance fascine, sa beauté subjugue, sa répartie étonne. Comme dirait l’autre, petit à petit, l’oiseau fait son nid. Et cet adorable oisillon venu d’ailleurs séduit par delà les frontières, par delà les générations, par delà les religions. Timidement mais sûrement, elle commence à se faire accepter. Des hommes d’abord. Ceux qui se laissent volontiers envoûter par son charme incandescent, ses gestes précis, sa grâce innée. Avec les femmes de la famille, la tendance est plus mitigée. Il y a celles qui vont reconnaître sa gentillesse et s’attendrir de son brin de folie. Puis il y a les autres, plus perfides et mal intentionnées, qui deviendront vite un venin insatiable pour lequel il n’existe aucun antidote. Dieu, que la femme peut être rageuse et imprévisible !

Dans ce récit de vie qui n’a rien du fantasme d’un roman de science-fiction, il y a un autre personnage clé, aussi imperturbable que redoutable, que l’on surnommera plus tard, le dragon à trois têtes. Mais ça, c’est une toute autre histoire et nous y reviendrons bientôt…

***

Il faut dire que derrière le miroir aux alouettes, derrière les fards d’une époque fastueuse, derrière le semblant de réalité que l’on souhaite créer pour sauver les apparences, se cache une vérité terrible, annonciatrice de dévastation et d’horreur, dont personne ne veut encore prendre conscience. Pourtant, le nuage plane déjà. Il rôde sur le couple tel un corbeau affamé, prêt à en découdre avec ces deux jeunes pantins animés, qu’il a sataniquement prit pour cible.

***

« Qui es-tu ? »

La question est brève, lancée au hasard d’une conversation tel un cheveu sur une cuillère de caviar, parce qu’elle ne pouvait plus être contenue. Marie transperce le regard d’Yvan et malgré les joliesses dorées de la suite luxueuse qu’ils occupent pour le week-end, tout devient sombre. Le regard noir, le jeune homme se tourne vers sa belle, comme plié par une fatalité qu’il ne pouvait plus dissimuler. Un silence inhabituel et pesant entre les deux tourtereaux d’ordinaire si volubiles, s’empare de l’endroit, de l’instant. Même la Tour Eiffel qui les observe par la fenêtre aux moulures impeccables, paraît tragique.

Les idées fusent dans le crâne endolori du jeune homme. Pourquoi diable la campagnarde ne se contente-t-elle pas de ce qu’elle a sans broncher ? Pourquoi diable veut-elle se mêler de ce qui ne la regarde pas ? Pourquoi diable devoir tant la décevoir…

Il tente de poser sa main sur la sienne, comme pour botter en touche. Elle le sent, le connaît déjà par cœur. Mouvement de recul, Marie affiche un visage fermé. Elle veut des réponses et ne risque pas de passer du petit salon à la chambre à coucher tant qu’elle ne les aura pas obtenues. Urgence.

« Je ne suis rien. En tous cas pas grand-chose. Il déglutit, baissant pour la première fois sa garde devant la jeunette. Je ne suis pas l’homme d’affaires que tu imagines. Que je t’ai laissé paraître. Je suis un homme simple. Avec ses faiblesses, ses démons… »

Marie ne perd pas un mot de ce début de monologue pour le moins déconcertant… et terriblement fascinant. Elle ose à peine respirer, de peur de couper Yvan dans sa lancée fulgurante, quasi libératrice. Pas un murmure, pas un geste. Rien.

Une fratrie de neuf enfants. Nous le savions déjà. Mais neuf enfants, c’est dur à entretenir. Il faut quitter l’école, jouer des coudes, se battre dans un quotidien qui est tout, sauf rose poudré. Avec un père souvent absent, préférant les cercles de jeux et les donzelles de petite vertu à sa famille, il fallait grandir plus vite que les autres, s’affranchir de son enfance, se faire violence.

Au début, c’était plutôt gentil. Quelques cartes postales volées, revendues à la sauvette aux touristes de Montmartre. Il n’a pas plus d’une douzaine d’années mais déjà, ses yeux d’un bleu insolent et sa gouaille drôle et troublante à la fois font mouche. Puis les mois filent et malgré un petit business florissant, l’enfant devient un jeune homme assoiffé d’argent, il en veut plus. Il souhaite sans doute inconsciemment aussi, remplacer le patriarche qui lui manque tant. Mettre davantage de pain sur la table.

Dans sa petite tête de canaille, les idées se bousculent. Doté d’une intelligence rare, il enchaîne les petites arnaques et commence à gonfler ses poches de billets rédempteurs. Tout s’emballe. Avec certains de ses frérots et quelques copains, il monte une équipe de petites mains. Des mains d’une habileté folle contrôlées par un seul et unique cerveau. Le sien.

Jusqu’au jour où… Inspiré ou non d’un Victor Lustig, l’un des plus grands escrocs ayant fait ses gammes au début du 20ème siècle, il passe un cap. De petite crapule de quartier, il s’inscrit au statut de pirate de haute voltige.

***

Dans l’art de la tromperie et de la mascarade, Yvan est un dieu. Il s’adapte instinctivement à la personne qui se trouve en face de lui ou au bout de la ligne téléphonique, pour l’envelopper de paroles, le bercer et l’emporter dans un piège sournois duquel il est clairement impossible de se dépêtrer. Ici, l’idée est grandiose. Et si elle fonctionne, sa richesse est assurée.

De l’audace, du génie, de l’hérésie… Appelons cela comme on veut. Toujours est-il qu’en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, le voilà falsifiant des documents officiels, se faisant passer pour un émissaire de l’Élysée, un porte-parole de la République. Il entend dire que des investisseurs Chinois sont tentés par les beautés de notre pays, les opportunités commerciales qui s’y profilent. Cocorico, il n’en faut pas moins pour le jeune homme pour échafauder un plan machiavélique. Il prétend alors que la France cherche à renflouer ses caisses. Et que l’idée de céder l’exploitation de certains de ses monuments historiques aux plus offrants trotte dans l’esprit du gouvernement. Bien sûr, en vue des enjeux diplomatiques d’un tel dossier, la plus grande discrétion est de rigueur.

Son anglais approximatif et peu crédible, résonne pourtant chez ce groupuscule venu de Chine, qui voit dans le discours de ce jeune homme incroyablement sûr de lui, une réelle aubaine de conquérir l’hexagone.

Il faudra des semaines d’un travail acharné, d’identités tronquées, de papiers savamment maquillés, pour que son premier grand coup de maître voie le jour. Des millions de francs. Des millions de francs qui vont pleuvoir sur Yvan et sa petite bande, signant ainsi la naissance d’un grand bandit…

Seulement les millions, ça glisse entre les doigts. Vite, très vite. Beaucoup plus vite qu’on pourrait oser l’imaginer quand on a la folie des grandeurs. Alors il faut continuer, ne jamais arrêter. Ce qu’il fera tout au long de son existence : ne jamais se contenter de ce qu’il a, au risque d’y laisser quelques plumes au passage. Derrière les barreaux, par exemple.

Marie soupire de trop-plein. Quelques larmes roulent timidement sur ses joues roses aux taches de rousseur saillantes et l’homme mis à nu qui trône en face d’elle, la séduit plus que jamais. Alors qu’il imagine qu’elle va prendre ses jambes à son cou, la belle l’encourage à poursuivre, à tout lui révéler, sans détour ni fond de teint.

Il lui avoue alors qu’au moment de leur rencontre, il venait de sortir de prison. Et sa seule idée à ce moment là, à l’instant même où il a retrouvé sa liberté ? Dévorer le fameux couscous qui lui avait tant fait défaut en cabane. Plutôt cocasse n’est-ce pas…

***

Les semaines passent et le couple est de plus en plus amoureux. Deux âmes accros l’une à l’autre que rien ne peut séparer. La beauté de l’amour incarnée.

***

Marie est tremblante. La tête sur la cuvette des toilettes, elle n’a pas l’ombre d’un doute. Elle sait pertinemment ce qui se trame en elle, tant elle l’a désiré. Un enfant. Un bébé choyé qui viendrait cimenter sa relation avec le beau brun ténébreux. Une bave peu ragoutante à la commissure des lèvres, les entrailles déchirées, elle sourit tendrement.

Yvan est dans son bureau. Son antre. Une pièce à lui dans laquelle il aime se réfugier. La belle dévale les escaliers quatre à quatre, excitée comme une puce, l’œil rieur et la chevelure battante. Elle ne toque pas  la porte, inutile. Mais trouve un fauteuil vide. Elle entend du bruit derrière la petite porte en fond de pièce, derrière laquelle se cachent les WC. Quelques petits coups.

« Deux minutes ! »

Le ton est glaçant. Marie se fige instantanément. Le remue-ménage qu’elle distingue clairement maintenant, l’inquiète. La réflexion n’est pas de mise, elle entre sans y être invitée. Erreur.

Ce qu’elle découvre ici est hors-temps. Une image qui restera gravée en elle à jamais. Celle d’un homme. Son homme. Le regard errant, la bouche ouverte, le bras ballant. Sur ce bras, un drôle de dispositif. Quelque chose qu’elle n’avait jamais vu auparavant. Une sorte de bandeau en caoutchouc enroulé sur une peau dangereusement gonflée. Au creux d’une veine endolorie, une seringue. Pendante, vile, à l’agonie. Plantée dans la chair d’Yvan, l’héroïne fait son effet. Il plane.

Comme pour le sortir de sa torpeur, Marie hurle. Des mots sommaires, incompréhensibles, hachés par les sanglots et la peur. Elle qui fume quelques joints de temps en temps n’avait jamais été confrontée à pareil spectacle. Pareille horreur.

De longues minutes interminables passent. Elle crie, le secoue violemment, ne sait plus quoi faire. Peu à peu, Yvan refait surface. Plonge ses yeux vitreux dans ceux de sa compagne, tentant d’y trouver un refuge. C’est peine perdue. Marie est choquée, liquéfiée, comme suspendue dans une bulle hors du temps.

Les heures qui suivent ne sont que plaintes, geignements, excuses. Marie comprend peu à peu les absences répétées, parfois longues et terriblement angoissantes, de celui qu’elle a choisit d’intimer dans son cœur. Comment n’avait-elle pu rien remarquer ? Elle est perdue, apeurée, écœurée. Mais elle l’aime et ses promesses de tout arrêter, de ne jamais plus y toucher, trouvent écho en elle. Un espoir. Après tout, l’amour est fait batailles plus ou moins violentes, n’est-ce pas ? Plus ou moins perdues d’avance aussi…

« Et dire que je porte ton enfant… »

La sentence tombe. L’homme se met à pleurer, redevient le petit garçon innocent qu’il était autrefois. Il est perdu, apeuré, écœuré de lui-même. Mais malgré tout, il est heureux. Un sentiment étrange, brut et merveilleux. Oui, il va bientôt être papa…

***

Avec force et ténacité, courage et détermination, amour et passion, en épaulant coûte que coûte celui qu’elle a décidé d’aimer, Marie devient fermement celle qu’elle a toujours été destinée à être, la légitime. Mais pour combien de temps ?

 

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